Deux petites filles noires

À 18 ans, j’avais été embauché dans un grand magasin de vêtements pour enfant et de temps en temps lorsque je ne faisais pas la caisse, mes gérants m’assignaient aux cabines d’essayage. Travailler dans les cabines d’essayage était pour plusieurs (surtout pour moi) une punition. Les enfants qui courent partout, qui crient, qui pleurent. Les mamans qui décident d’allaiter alors qu’il y a une longue ligne d’attente. Courir à gauche et à droite, calmer des pères en paniquent pour qui magasiner pour leurs filles de 4-5 ans était la mer à boire. Il m’arrivait bien certainement d’avoir des clients adorables et des clients inoubliables.

Un samedi particulièrement mouvementé, j’avais le nez dans le Radio Closet, une garde-robe où on y rangeait plein de choses en lien avec les cabines d’essayage. J’avais souvent l’habitude, ce fut le cas cette journée là, d’utiliser cette garde-robe comme échappatoire à client. Donc, j’avais le nez dans le Radio Closet à invoquer tous les Saints pour que la journée se termine quand tout à coup une odeur nauséabonde frappe mes narines. Dégoûtée par l’odeur je me retourne et  me retrouve ventre à face avec une petite fille noire très sale, à la peau tellement sèche qu’on aurait dit le sol d’un dessert et les cheveux ressemblants à une très vielle éponge. Extrêmement timide elle me demande en chuchotant et en évitant mon regard si elle pouvait essayer un magnifique petit chandail rose qu’elle avait choisi dans le magasin. Le cœur serré pour cette petite fille qui était si jolie, malgré son odeur et son état corporel, je lui ouvre une cabine et lui dit mon blabla habituel: Si tu as besoin de quelque chose je m’appelle…. En refermant sa porte et en me dirigeant vers mon poste de prière, je vois sa copie conforme qui elle avait à la main un chandail bleu et qui attendait sagement que je lui ouvre à son tour une cabine. Ne sachant pas trop quoi penser, je lui ouvre une cabine et lui répète le même discours que sa sœur.  Le temps de le dire, la première jumelle sortit de la cabine avec le petit chandail rose sur le dos qui lui allait comme un gant. Regarde-moi comme tu es belle, lui dis-je. Je dois le montrer à ma mère me répond-elle. Curieuse de voir la mère, je la suis du regard. (Au milieu du magasin, il y avait plusieurs chaises de plastique pour enfants.) Assise sur une de ces chaises, une très grosse madame aux longs cheveux châtains gris regardait la petite fille s’approcher d’elle avec mépris. Cachée par la porte du Closet, j’épiais leur conversation.

Petite fille : Regarde maman.

La mère : Que fais-tu avec ce chandail sur le dos? C’est un beau chandail. Tu ne te souviens pas de ce que je t’ai dit? Les petites filles laides comme toi ne méritent pas de belles choses. Va m’enlever ça tout de suite. Elle est drôle elle.

(Entre temps la deuxième jumelle avait sur le dos le chandail bleu et avait rejoint sa sœur et la mère)

La mère : Toi aussi va enlever ça. Tu es bien trop laide pour ce beau chandail. Vous êtes  bien trop laides pour que je vous achète de belles choses.

Choquée par les propos de la mère et par sa méchanceté envers les deux petites jumelles, j’avais de la rage dans le ventre. Ne sachant pas que j’avais était témoin de la scène les petites jumelles me disent que comme les chandails étaient beaucoup trop grands (ce qui n’était pas vrai) leur mère leur à dit qu’elles ne pouvaient pas les acheter. Décidée de faire quelque chose, je m’empresse de trouver une de mes gérantes pour lui raconter ce qui venait de se produire. Elle m’explique que d’autres personnes dans le magasin venaient de lui porter plainte contre cette madame qui depuis plusieurs minutes insultait à voix hautes les petites filles. Elle me dit que tant et aussi longtemps qu’elle n’abuse pas d’elles physiquement dans le magasin, que le magasin ne pouvait pas prendre de mesures contre la dame. Elle me dit que malheureusement nous ne pouvons rien faire d’autre que de garder un œil sur la dame. Désemparée, je souhaitais pouvoir faire quelque chose pour ces petites filles. Je souhaitais pouvoir les ramener chez moi. J’en voulais à cette dame de les avoir adoptées et de les traiter comme des moins que rien.  Je lui en voulais de les humilier ainsi publiquement, de les amener dans un magasin avec aucune intention de leur acheter quoi que ce soit. Je lui en voulais d’être sans cœur et de briser ces petites filles.

Des années plus tard je pense encore à ces petites filles. Je me demande ce qu’elles sont devenues et comment elles se portent. Je me demande si la mère à eu raison d’elles. Je prie qu’elles vont bien, je prie que la méchanceté de la dame n’a pas eu trop d’impact sur elles, sur leurs vies et qu’elles sont des jeunes filles fortes qui ont su garder la tête haute. Je prie, mais je ne vais malheureusement jamais savoir.

Jessie blog

jessieblog@live.ca

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3 thoughts on “Deux petites filles noires

  1. c’est horrible comme histoire. De tels abus laissent des marques profondes, je comprends pas ce qui a pu passer par la tête de la mère. Dire que plusieurs enfants grandissent dans de tels environnements 😦

  2. certaines personnes ne comprennent pas qu’il est plus facile d’aimer que d’haïr.
    (en passant, je suis incrédule face à ton histoire)

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